Un homme est mort…
Un homme est mort dans la cité. Personne ne sait à quelle date précise, elle est survenue, cette fin atroce d’un Lillois que beaucoup connaissait dans la ville. John Walker était un habitué du métro lillois, en quête, pourrait-on penser, de cette oreille attentive qu’il n’avait pas toujours dans sa vie quotidienne. Il vivait seul dans ce bel appartement qu’il venait d’obtenir rue Charles de Muyssart à Lille, avec l’aide de l’Armée du salut. Lorsqu’à après avoir été sollicités, les pompiers ont brisé les carreaux de son appartement, le spectacle était là, offrant dans son outrance, l’image terrifiante d’une dépouille en pleine putréfaction derrière la porte fermée de son logement. John Walker qui était une force de la nature, gisait là, sans vie, montrant aux yeux rougis des pompiers, la fragilité et le dérisoire de l’être humain quand la mort lui rappelle que la vie ne lui appartient qu’un bout de temps.
Dans la rue, les voisins et les curieux s’étaient agglutinés. Un homme du quartier s’était avancé. « On peut voir ? ». « Vous êtes de la famille ? ». « Non ». « Alors, ce n’est pas possible. Et puis, vu ce qu’il y a là-dedans… ». Voilà presqu’un mois que John Walker était mort dans son bel appartement, au cœur de la foule, pourrait-t-on dire, à 150 mètres de la mairie du quartier.
Les cris qui fendaient l’âme, les pleurs ininterrompus et les prières entendus le 30 devant la fosse de John, montraient à quel point nous souffrons de l’impuissance de la colère à punir la mort, infatigable prédatrice au royaume disloqué des hommes. Les Béninois disent en fon « ahoua ma tchi zo » ; autrement dit, les cris et les lamentations n’éteignent pas les incendies. Il faut agir, agir contre les incendies, mais aussi contre ce type de mort indigne qui n’honore aucun d’entre nous. Le faire, c’est de dire notre refus commun de l’indifférence et de proclamer qu’une telle mort devrait nous rassembler bien plus aujourd’hui qu’hier.
Alors que je revenais de l’enterrement, accompagné par un habitant du quartier à qui rien n’avait échappé, il a posé une question, comme s’il se parlait à lui-même : « cet homme qui est tombé et que l’ambulance est venu chercher pour le conduire à l’hôpital a été ramené chez lui six heures plus tard. Et là, les ambulanciers ne savaient pas exactement à quel numéro le conduire dans la rue Charles de Muyssart. Cela veut dire que John Walker n’était en mesure, ni de parler, ni de dire le numéro de son immeuble. Ce sont les voisins qui ont indiqué la bonne adresse aux ambulanciers dont le travail consiste à prendre et à déposer. Ils ont claqué une porte qui ne s’ouvre que de l’intérieur et ils sont repartis ». La suite de l’histoire, on la connait. On la connaîtra peut-être un peu mieux avec le témoignage de Richard Ohenehe, celui qui fut le plus proche de lui ici à Lille. Adieu John !
Dave Wilson


