
(Vivadi-Nord/18 octobre 2010/Dave Wilson assisté d’Ibrahim Sy Savané)

Said Zamoussi est né au Maroc à Mohammedia, pas loin de Casablanca. Ce qui est exceptionnel comme il dit, pour une famille maghrébine, c’est qu’ils ne sont que deux frères. En gros, il a connu une enfance heureuse au sein d’une famille stable. Papa était dans la photographie avec un laboratoire de développement de photos et – cliché bien connu – maman s’occupait de la maison et préparait le bon couscous pour tout le monde.
Les études primaires, il les passe sans anicroche dans une école publique pas loin de la maison. Il faut préciser que ces études étaient faites en arabe. Il faut savoir qu’il fut une époque où le bac se passait en français jusqu’à la décision nationale qui imposa de faire passer les examens en arabe. Il sera donc de la première promotion à laquelle sera appliquée la nouvelle décision. Il boucle ce cycle avec un baccalauréat en lettres modernes arabes.
Ensuite, il fait deux ans à l’université en littérature anglaise. Lorsqu’il arrive en Europe, précisément en Belgique, il est tout de suite confronté au problème de la langue parce qu’il parce très peu en français. Face à la situation, il prend sans tarder la décision de l’apprendre de façon intensive. Il va y consacrer neuf mois en cours intensifs durant des semaines pleines, donc, du lundi au vendredi. Cela se passait à l’IFCAD, une école qui était très connue des étrangers qui arrivaient en Belgique. « C’est ce qui, précise-t-il, m’a permis d’avoir le niveau d’expression qui est le mien aujourd’hui ».
La Belgique plutôt que la France
Pourquoi avoir choisi de quitter le Maroc pour la Belgique ? Il explique qu’au moment où il caressait l’idée de venir en France, de nouvelles lois sur l’immigration étaient brutalement tombées avec un certain monsieur Charles Pasqua au ministère de l’Intérieur. Pour lui, le signal était trop fort pour oser même demander un visa pour la France. La France rayée de ses ambitions, il décide de se rendre en Belgique pour poursuivre ses études en français. Heureux concours de circonstances, son regard un jour, croise celui d’une charmante Française qui passait quelques jours de vacances en Belgique. Elle venait d’avoir son CAPES de lettres. Comme il vivait à Bruxelles, elle demande son affectation à Lille pour être plus proche de lui. Au départ, il faisait souvent le trajet Bruxelles-Lille-Bruxelles jusqu’au jour où ils prennent à deux, la décision de s’installer ensemble à Lille. Et là, il éclate de rire : « quand j’étais au Maroc, je ne voulais pas venir en France et, ironie du sort, c’est une Française qui est venue me chercher en Belgique pour me ramener en France ».
Une fois dans le Nord-Pas-de-Calais, il commence à chercher du travail et affirme que c’était très dur. « J’étais vraiment naïf de penser qu’il suffisait d’avoir mon diplôme et de mettre un certain temps à chercher pour trouver du travail ». Ce fut d’autant plus dur que toutes ses candidatures essuyaient des refus. Et c’est seulement après « deux ans de galère » qu’il décroche un premier emploi à la maison d’arrêt de Loos en tant que moniteur de sport. Comme il était dans le volley-ball à l’époque, il dit avoir postulé comme ça, par hasard et n’espérait rien quand la bonne nouvelle est tombée. Il ne saurait oublier qu’il a eu son premier emploi dans une maison de détention où il va découvrir une certaine réalité qui le marquera. Car la réalité en question, c’est aussi celle d’une certaine immigration. Lors de sa première séance de sport, il constate que la moitié des prisonniers sont des personnes étrangères. Et parmi ces personnes étrangères, il y a aussi des femmes ; des Africaines du Maghreb et de l’Afrique noire et des femmes de l’Europe de l’est. « Toutes ces personnes étaient maintenues là, je peux vous le dire, dans des conditions très difficiles ».
Said Zamoussi en prison
Au bout de quelques mois de travail dans ce milieu carcéral, Said Zamoussi décide de partir pour aller rechercher fortune ailleurs. Une fois « sorti de prison » il postule pour l’accompagnement des personnes dépendantes de l’alcool. Il va travailler deux ans dans ce domaine, puis, décide avec le directeur, d’une rupture à l’amiable. Comme il est issu d’une filière de psychologie du travail, il prend alors la décision de faire ce qu’il ressentait le mieux : l’insertion professionnelle. D’ailleurs, cette idée lui était véritablement venue après son contrat à la maison d’arrêt de Loos où nombre de détenus l’étaient à cause du manque de travail qui les poussait à dévier du droit chemin pour rechercher des gains faciles. Des nombreux entretiens qu’il dit avoir eu avec les prisonniers, la galère vécue lors de la recherche d’emploi revenait constamment.
L’instructeur du cybercafé
Après l’association Le Pari (où il travailla avec les dépendants alcooliques), il se mit à fréquenter un cybercafé à Wazemmes en tant que client. C’était en 2002 et il n’avait pas encore internet chez lui à la maison. Dans ce cyber, il rencontrait des personnes, souvent les mêmes qui venaient tard et parlaient de recherche d’emploi en se demandant pourquoi leurs demandes n’aboutissaient jamais. « Moi, j’étais avec eux et des discussions s’étaient instaurées de façon informelle et là, j’avais compris qu’il y avait un besoin pour faire quelque chose sur Wazemmes et accompagner ce public par rapport à la question de la discrimination ». Parmi ces personnes avec qui il discutait souvent, il y avait aussi des bac + 5. Donc, l’idée de créer Iris Formation est partie d’un cybercafé. A force de fréquenter le cyber, il est devenu l’ami du patron et le recours de certains clients qui lui posaient des questions ou voyaient avec lui, dans quelle mesure ils pouvaient améliorer tel ou tel cv ou lettre de motivation. Il se trouva même en situation, dans ce bar, à montrer aux gens ce qu’il faut dire et ne pas dire lors d’un entretien d’embauche. Petit à petit, l’idée prit forme et il se demanda s’il n’était pas temps pour lui de se lancer vraiment dans la formation.
Vivadi-Nord a posé à Said Zamoussi, responsable d’Iris Formation et passionné de violon oriental, une série de question que son travail et sa passion ; à savoir, l’insertion professionnelle.

INTERVIEW
« Chez nous, il y a deux types d’accompagnement »
L’INSERTION
Comment définissez-vous la notion d’insertion professionnelle ?
C’est à la fois simple et compliqué. C’est qu’on accompagne des gens à la recherche d’un emploi. En définissant leurs projets professionnels, on insiste sur une dynamique de groupe pour optimiser au maximum, leur façon de chercher un emploi.
Qui vient se former à Iris ?
Notre public est hétérogène. Il y en a qui ont des niveaux de qualifications, disons bas ; d’autres qui sont très diplômés. C’est très varié. Mais en général, ce sont des personnes qui sont à la recherche d’un emploi.
Exigez-vous des candidats à la formation, un minimum de connaissances au départ ?
Non, non. On a un principe au niveau de l’association, une personne qui vient frapper à la porte, quel que soit son parcours, son niveau de qualification, on peut toujours, si on peut, bien sûr, apporter une réponse possible.
Vont-ils tous au bout de la formation ?
La majorité. Ici, on a deux types d’accompagnement. On a un accompagnement individuel. Dans ce cas, je reçois les gens individuellement pour des entretiens en tête-à-tête et l’autre type d’accompagnement, c’est du collectif, autrement dit du travail de groupe. La majorité de ceux qui viennent chez nous va jusqu’au bout de la formation. Il n’y a donc presque pas d’abandon en cours de route de la formation. Ce qui se passe parfois, c’est que le candidat à la formation trouve entretemps du travail (c’est son objectif premier) et il quitte la formation puisqu’il a trouvé du travail. Mais que quelqu’un se lève un matin pour abandonner sa formation, c’est rarissime. Je ne dis pas cela pour vendre ma formation, c’est juste le reflet de ce qui se passe exactement ici.
Pourcentage des filles par rapport aux garçons ?
Jusque maintenant, je pense qu’on est sur du cinquante-cinquante. On peut dire que le hasard fait bien les choses.
Recevez-vous aussi des séniors ici ?
Oui. Ce n’est pas souvent, mais il nous arrive d’en accueillir ici pour telle ou telle formation.
LES FORMATEURS
Qui sont les formateurs à Iris ?
Moi, j’anime les formations et nous avons pas mal de bénévoles. Par exemple, des personnes retraitées qui ont fait carrière dans les ressources humaines et qui viennent contribuer pour aider les demandeurs d’emploi à trouver du travail.
Un chargé de parcours professionnel travaille-t-il à plein temps ?
Au sein de l’association, nous sommes cinq salariés. Il y en a un qui est sur Roubaix et deux chargés de projet qui ne sont pas sur la formation mais sur le développement.
Pensez-vous qu’on peut dissocier le concept d’insertion professionnelle de la notion de socialisation, autrement dit, de l’environnement général de la personne à insérer ?
Pour moi, les deux sont très liés. Il y en a qui dans leur vie de tous les jours, sont dans l’isolement et la solitude. Avant même de parler de formation, il faut aborder la question de leur place dans la société, de leur environnement plus ou moins immédiat, du contexte général de leur vie quotidienne. Il y a donc, pour certains, un travail nécessaire à faire en amont afin de les aider à faire l’inventaire de leur situation sociale avant de partir sur une piste donnée par rapport à la formation professionnelle.
La question n’est-elle pas délicate d’aborder des sujets, disons personnels avec un candidat à la formation ?
De toutes les façons, avant d’intégrer les cycles que nous proposons ici, il y a l’entretien préalable pour évaluer la motivation de la personne et ses attentes. Il faut parler pour savoir ce que la personne attend exactement et si elle adhère pleinement à ce qu’on lui propose. Nous sommes bien obligés de faire le point pour savoir si la personne est prête. Cet entretien préalable nous permet d’entendre certains candidats nous dire : « pour le moment, je ne suis pas prêt, parce que je ne me sens pas assez fort pour être confronté à d’autres personnes dans le groupe ». S’ils ne se sentent pas prêts, on ne les force donc pas et le centre leur fait comprendre que la porte de l’association leur est ouverte quand ils se sentiront prêts. Pour me résumer, disons qu’on ne peut pas tomber sur un candidat et lui coller manu militari une formation sans en savoir sur sa motivation, ses attentes, son envie de faire et certaines conditions qui, dans sa vie de tous les jours peuvent influer sur la formation qu’il vise.
J’ai cru comprendre que vous faites parfois appel à un psychologue du travail pour accompagner vos stagiaires. Quel est le rôle de ce psychologue ?
C’est moi le psychologue du travail. Le rôle du psychologue, c’est d’insister sur la partie individuelle de l’accompagnement. Vous savez, parfois, au-delà de la formation professionnelle, il y a des paramètres qui viennent parasiter un peu l’action de l’insertion liée à des difficultés personnelles, et le rôle du psychologue, c’est justement de travailler sur cette partie-là afin que ses difficultés personnelles ne soient pas des freins à l’emploi. Ça peut être des problèmes de dépression, des problèmes de solitude, une question de manque de confiance, en somme, toutes les problématiques liées à la personne. Ces problèmes-là, il est difficile de les aborder ou de chercher à les résoudre au niveau collectif. La préparation du candidat au niveau psychologique est souvent l’étape nécessaire avant son insertion dans un groupe.
LA FORMATION

Quel est le contenu de la formation ici ?
On a un contenu pédagogique très précis. On propose trois ateliers sur l’année On a expérimenté un premier groupe en 2006 en partant d’une idée simple, à savoir qu’il est beaucoup plus facile de vivre la recherche d’un emploi avec les autres que tout seul. Donc, on suit un contenu pendant seize séances au total, ce qui correspond à deux matinées par semaines. Chaque groupe reste pratiquement deux mois et demi à trois mois ici pour vivre ce qu’on propose collectivement. On met le paquet sur la création de la dynamique de groupe. Les gens se connaissent davantage entre eux. Autrement dit, on travaille à créer, même si le temps est court, ce que j’appellerai une histoire commune. Laquelle histoire commune donne de la force au groupe. Ensuite, on travaille sur la définition des projets professionnels parce qu’il y en a aujourd’hui qui se disent à la recherche d’emploi alors que leurs projets ne sont pas si bien définis que ça. Et les employeurs le sentent, dans leur façon de présenter leurs projets et de s’exprimer pour décrocher un poste. Donc, on travaille beaucoup là-dessus durant les premières séances et après, on attaque ce qu’on appelle les techniques de recherche d’emploi, mais pas au travers d’une théorie. Par exemple, on explique ce qu’est une lettre de motivation et ensuite, on se met en binôme ou en trinôme pour apporter une ou des modifications collectives. A la fin, on propose une simulation d’entretien de recrutement. Pour ceux qui le souhaitent, on peut filmer cette simulation pour travailler là-dessus par la suite.
Vous êtes en face d’un candidat qui est visiblement intelligent, mais qui a la parole bloquée. C’est un cas à part ?
Là, le travail à faire est important pour ce qu’on appelle la mise en confiance. Moi, je n’arrête pas, au cours des formations, de le dire, de leur marteler qu’il leur faut prendre la parole pendant la formation, car, nous travaillons aussi à les pousser à savoir prendre la parole en public, ce qui n’est pas toujours simple. Ce qui me frappe depuis que je m’occupe de ces formations, c’est qu’il y a par exemple, des personnes qui ont bac + 5 qui ont du bagage, mais qui ont du mal à s’exprimer publiquement parce qu’ils n’ont pas assez confiance en eux. Je m’efforce donc de faire en sorte que les candidats puissent surmonter les obstacles qui les bloquent dans leurs prises spontanées de la parole et cela, sans avoir peur du jugement qui sera porté derrière sur leurs interventions.
Pas facile de prendre la parole en public
Des exemples ?
Des exemples, il y en a beaucoup de ceux et celles qui au début, étaient plus que crispés à la seule idée d’être en groupe et d’être obligés de parler face à d’autres personnes qui les écoutent en silence. Je me souviens les avoir motivés pour, disons, les débloquer par rapport au groupe. Certains sont introvertis et on naturellement tendance à se mettre à l’écart du groupe. Mais, petit à petit, au fil des jours, on voit qu’ils s’enhardissent, qu’ils osent et souvent, ça va en s’améliorant et vers la fin, c’est avec un grand plaisir qu’on note une sorte de libération des candidats qui prennent plus facilement la parole, étape indispensable pour défendre son projet, convaincre un employeur et partant, réussir son insertion professionnelle.
Il y a l’instructeur, il y a le psychologue qui a pour mission de briser certaines entraves psychologiques chez certains candidats à la formation. Mais, arrive-il qu’ils s’effacent complètement pour confier la responsabilité à un membre du groupe ?
Inciter une personne à prendre la parole, c’est une façon de la responsabiliser, de l’insérer dans une sorte de co-animation sans même qu’elle s’en aperçoive. Lorsque quelqu’un dans le groupe présente son projet, la parole est tout de suite donnée aux autres membres du groupe pour intervenir. Chacun se sent valorisé dans sa prise de parole avant même l’intervention des instructeurs.
Prendre la parole, oui, mais pour dire quoi ? Il y a-t-il des sujets imposés ?
On a une grille d’évaluation. A l’issue de la présentation du projet d’un membre du groupe, chacun doit dire combien il évalue – en fonction toujours de la grille – la prestation de son collègue de groupe. On n’est pas là pour aligner de belles paroles sur les gens pour les flatter. Chacun doit pouvoir faire ressortir les points positifs et les axes de progrès.
Est-ce qu’on peut dire que votre travail consiste à façonner des gens pour le monde du travail en leur inculquant des connaissances ?
Non, non. Ce n’est pas ça. Nous n’inculquons pas. Nous faisons en sorte de mettre les gens dans des conditions favorables pour trouver un emploi. A eux d’agir et de réagir parce que le potentiel, c’est eux qui l’ont. Nous derrière, on ne fait que créer les conditions pour que les gens puissent vivre leurs recherches d’emploi dans des conditions optimales.
Qu’entendez-vous par cv attractif ?
J’avoue que les séances sur les cv, même si ça fait aussi partie de mon travail, c’est ce que j’aime le moins. Le cv est important, mais il ne dit pas tout. Il y en a qui ont un potentiel que le cv ne met pas en valeur en fonction de l’offre d’emploi. Pour moi, un cv change en fonction de l’emploi ciblé. Si on court après un emploi de commercial et si on en avait fait un peu, juste un peu par le passé, il faudrait le mettre en valeur sur son cv afin que ce soit la première chose que l’employeur repère sur votre document. Il faut savoir que les employeurs ne regardent pas les cv pendant des heures. Ils les parcourent rapidement à la recherche de ce qui peut les accrocher en fonction des compétences qu’ils recherchent. Si ce qui fait sa force n’apparait pas clairement sur un cv en fonction de l’emploi recherché, c’est raté.
Des cv inutiles ?
Le responsable d’un service d’embauche disait récemment à la télévision (assis devant un énorme tas de cv) que la seule chose qui l’intéresse quand il en reçoit un, c’est le numéro de téléphone figurant sur le cv. Et il conclut en ces termes : « la seule chose qui peut m’impressionner, c’est ce que me dira le demandeur d’emploi quand je vais l’appeler, pas ce qu’il a écrit ». Alors, préparer les gens à faire de beaux cv, on peut dire que ça ne sert à rien finalement ?
J’ai tendance à être d’accord à ce monsieur. L’idéal, c’est de donner sa chance à tout le monde en convoquant tout le monde afin de savoir de près ce que chacun est en mesure d’apporter. Ce qu’il faudrait savoir, et ça se passe presque toujours comme ça, il y a une première sélection. Ensuite, ils affinent les profils de ceux qu’ils souhaitent recevoir au final en entretien. Là où le cv est important, c’est qu’il participe forcément de l’écrémage fait par l’employeur. Mieux vaut envoyer un cv que juste son nom. Si j’étais à la place de ce monsieur, j’irai même plus loin. A l’étape du groupe sélectionné pour l’entretien, je recevrai les personnes pour les mettre en situation et évaluer derrière en fonction des compétences, de l’attitude etc. Sur cette base, les bons éléments se détachent vite du lot.
CV et lettre de motivation, même combat ?
La lettre de motivation c’est aussi un outil dans la recherche d’emploi, mais elle est souvent compliquée à rédiger parce qu’il est généralement difficilement de parler de son propre parcours. Moi je pense qu’une fois qu’on a écrit une telle lettre, il faut la faire lire aux personnes de son entourage (un cousin, une sœur…) afin d’avoir un autre regard sur cette lettre dans laquelle on est soi-même émotionnellement impliquée. D’autres pourront vous permettre d’avoir du recul par rapport à ce que vous écrivez. Trouver les bonnes phrases et les bonnes formules pour une lettre de motivation, c’est parfois, sinon souvent éprouvant et épuisant.
Certains préfèrent l’intérim
Vos partenaires sont particulièrement nombreux (Maison de l’emploi, PLIE de Lille, l’AFEC, Pôle Emploi, FACE, Mona Banque, Caisse Solidaire…). Quel rôle jouent-ils auprès d’Iris formation ?
Il y en a qui se contentent juste de positionner des personnes chez nous pour la formation ; d’autres sont avec nous pour un vrai travail de partenariat et les partenariats changent en fonction de l’acteur qui est en face.
Iris est-il déjà bien équipé ou pensez-vous qu’il lui faut encore plus de moyens (humains et matériels) pour réussir la formation ?
Je ne vais pas me plaindre, mais je dirai qu’avec peu de moyens, nous essayons de faire des choses positives. Vous voyez bien que notre local est petit et que nous n’avons pas les moyens de recevoir les gens dans d’excellentes conditions. Raison pour laquelle on est en pleine réflexion pour savoir comment avoir d’autres moyens afin de mieux se développer.
Restez-vous en contact avec certains de ceux que vous aviez formez. Autrement dit, le cordon ombilical est-il coupé dès la fin de la formation ?
Beaucoup reste en contact avec l’association. J’ai en gros, formé un peu plus de deux cents personnes depuis 2006. Parmi eux, ils sont nombreux à n’avoir pas oublié leur passage chez nous. D’où les e-mails sympa que je reçois.
Une véritable insertion dans la vie professionnelle est-elle compatible avec l’accumulation des intérims ?
Ça dépend. Le projet professionnel est d’abord personnel. Cela dépend de ce que la personne veut. Ainsi, j’ai rencontré des personnes qui n’ont qu’un souhait : rester dans l’intérim. C’est leur choix. D’autres cherchent vraiment le cdi parce qu’ils ont des priorités dans leurs vies et sont persuadés que la stabilité passe par un cdi. Il n’y a pas donc une réponse unique à cette question.
Il y en a qui viennent se former chez vous en ayant pour objectif d’aller postuler à l’étranger ?
Tout à fait. Certains sont venus faire des formations chez nous pour aller travailler en Angleterre par exemple ou ailleurs, en Belgique ou en Allemagne. Iris Formation devient une sorte de laboratoire où un projet peut émerger et se réaliser ailleurs. Un exemple. Quelqu’un est venu se former ici avec l’idée de partir au Brésil pour y créer des auberges de jeunesse. Il en avait disons vaguement l’idée au début quand il est arrivé et son passage ici lui a permis de valider son projet après plusieurs interventions au niveau du groupe. Aujourd’hui, il a réalisé son projet à Rio.
En tant que formateur, j’imagine que vous suivez de près les indicateurs économiques qui montrent que les entreprises françaises ont des périodes d’embauche massive ou des périodes de licenciement groupés… Ces indicateurs influent-ils sur la nature de la formation ici ?
Il faut être pragmatique. J’essaie de réserver aux gens que j’accompagne, un certain nombre d’informations sur le contexte économique général. Il faut donner des infos aux gens afin qu’ils puissent avoir une feuille de route qui leur permettra de se positionner face à telle ou telle entreprise. Je ne change pas le contenu des formations en fonction des indicateurs économiques, mais je donne l’information et on essaie d’y répondre collectivement pour voir dans quel sens s’orienter à telle ou telle période (Propos recueillis par DW).


Simon-Pierre Mallong-Fortrie est né à Douala, au Cameroun d’un père employé de banque et d’une maman mère de foyer. Il y effectue ses études primaires dans l’insouciance des enfants de son âge jusqu’au jour où sa sœur aînée lui annonce qu’ils vont partir pour la France. Ah bon ? Le petit Simon-Pierre qui n’avait que son tournoi de football dans la tête, n’accorde aucune importance à cette nouvelle. Mais voilà qu’au fil des jours et des semaines, le projet prend corps. Les propos de sa sœur, ce n’était pas des mots en l’air. « Pendant longtemps, je n’y avais pas cru jusqu’au moment où je me suis retrouvé dans un avion. Et là, j’ai compris qu’on allait vraiment quelque part ».
Nostalgique de sa vie d’enfance et ignorant tout de l’univers qui l’attendait en France, Simon-Pierre – à 13 ans – s’envole donc avec sa sœur pour Lille où les attendait une famille française d’accueil. C’était un couple d’enseignants. Il est

scolarisé juste à côté de Lille, à Lambersart, dans une école de bonnes sœurs où il affirme avoir appris beaucoup de choses. Très éloigné désormais de son enfance mouvementée de Douala, il s’investit dans les études dont il franchit une à une les étapes jusqu’au baccalauréat.
« Tu es jeune ! Tu feras médecine »
Période charnière de la vie d’un adolescent, le baccalauréat est la porte par laquelle on aborde l’apprentissage du métier dont on vivra. Il formule trois vœux qu’il soumet à son professeur principal. Il veut devenir, soit pilote d’avion, soit ingénieur. Ce dernier choix n’était pas innocent, puisque l’époux de sa chef scout qui se trouvait être aussi son professeur principal, dirigeait à Lille, un Institut de formation des ingénieurs. « J’avais coché médecine en 3e position. C’était intéressant, mais trop long en nombre d’années d’études ». Pilote ou ingénieur, son professeur ne l’encouragea pas dans ce sens : « tu es jeune, tu feras médecine ». Du coup, il s’était senti rassuré. Et une fois le bac en poche, il a, de lui-même, foncé à la fac pour s’inscrire en médecine.
Médecin en Inde
Une fois passée la première année sans anicroche, il réalise que la médecine était bien une discipline pour lui. Un choix ressenti intérieurement depuis la tendre enfance : « J’ai toujours voulu être utile à l’autre. J’ai toujours senti en moi, une main qui peut faire quelque chose. Je me souviens que lorsque ma grande-sœur Louise-Marie se tordait de douleur parce qu’elle avait mal au ventre, j’arrivais (j’avais 4/5 ans), je lui demandais ce qu’elle avait et je lui posais la main sur le ventre. Je ne sais pas si c’était pour me faire plaisir, car après, elle n’avait plus mal. C’était pour moi, quelque chose de phénoménal ».
Simon-Pierre fait son internat, puis se retrouve à l’armée, pendant une année et demie, mais en coopération. Il est envoyé en Inde, une découverte qui a changé littéralement sa vie. Quand, à la fin de son internat, on lui propose d’être médecin à l’Ambassade de France en Inde, il n’a pas encore soutenu sa thèse. De nuits blanches en nuits blanches, il va mettre six bons mois à préparer sa soutenance sur le thème de « la ventilation à domicile des patients neuromusculaires » dont les myopathes font partie. Après sa soutenance qui le destinait à la réanimation, il se retrouve donc en coopération.
Médecin à Sangatte
Pendant les dix-huit mois que le jeune médecin passe en Inde, son cabinet médical de l’Ambassade de France est ouvert à toute la population. Presqu’à la fin de son séjour, il va se passer quelque chose. « Certains des malades qui venaient en consultation chez moi, me disaient : j’ai rencontré un monsieur qui m’a chatouillé les pieds et depuis, mon tennis-elbow va mieux. Par curiosité, je suis allé voir ce type qui chatouillait les pieds. Je suis tombé sur un Indien qui m’a fait découvrir la réflexologie plantaire ; une vieille médecine à la fois indienne et égyptienne ».
La rencontre avec ce guérisseur hindou n’est pas anodine. Elle va influer sur l’avenir professionnel de Simon-Pierre qui réalise, de retour en France que cette spécialité y est inconnue. Il se renseigne à droite et à gauche pendant qu’il rejoignait son premier poste dans un petit hôpital des Flandres, là où il fut interne avant de s’envoler pour l’Inde. Il pense alors disposer d’assez de temps pour faire autre chose. Il s’investit dans l’humanitaire et devient médecin de la Croix-Rouge à Sangatte, le très célèbre centre des réfugiés du Pas-de-Calais qui, de 1999 à 2002, accueillit les immigrés sans papiers qui cherchaient à passer au Royaume-Uni. « Je suis resté médecin bénévole à Sangatte pendant trois années. J’en suis parti avec une distinction que m’a donnée le professeur Gentilini ». Et d’un mouvement de bras, il désigne le parchemin accroché au mur de son cabinet lillois.
Une médecine qui ne coûte presque rien
Inscrit entretemps à l’université pour préparer le diplôme de médecine manuelle qu’il obtient en 2002, il s’installe deux ans plus tard du côté de Vauban à Lille pour pratiquer à plein temps. L’Inde avait fini par le rattraper à Lille où il est devenu un ostéopathe réputé.
L’ostéopathie, est, on le sait, un système médical basé sur des techniques de manipulation concernant l’intégralité de la structure corporelle. Sont essentiellement pris en compte, les articulations, les os, les muscles. « Pour moi, précise le Dr Mallong, c’est une médecine qui consiste à remettre en place une fonction. Si demain, vous vous cassez la jambe, c’est un problème organique en quelque sorte. Il faut attendre que la jambe cicatrise. Si par hasard, vous avez mal cicatrisé, que la douleur persiste, l’ostéopathie peut vous aider. En général, c’est un problème locomoteur, un problème de dos. En somme, l’organe est sain, mais il est perturbé dans son fonctionnement normal. Donc l’ostéopathie se charge de remettre en route le fonctionnement habituel.
Au-delà de la définition de cette médecine manuelle, le Dr Mallong-Fortrie en a également une approche plutôt citoyenne : « C’est une médecine qui s’adresse à l’humain, qui respecte l’environnement et qui ne coûte presque rien, ni à la sécurité sociale, ni à la société. Parce qu’avec la médecine manuelle, il n’y a pas des arrêts de travail, pas de traitement médicamenteux. Des médicaments, j’en prescris très peu. Pour la Sécu et pour la société, c’est gagnant ».
Le « vieux » qui voulait la bagarre
L’ostéopathe, quand il reçoit un patient, il le considère dans sa globalité. Si le patient en question se plaint d’une partie précise de son corps (dos, articulation du genou, cou…) il part de l’idée que le dysfonctionnement de l’organe atteint est responsable du déséquilibre de l’harmonie du corps entier. Il ne peut chercher à traiter le mal sans explorer l’environnement de l’organe en question, soit les muscles, les tendons, les viscères qui lui sont liés et qui, pour une raison ou une autre, subit une perte de mobilité naturelle.
L’ostéopathie se présente donc comme une médecine de conservation ou de restauration ; une médecine curative ou même préventive. De plus en plus de patients vont désormais vers l’ostéopathie, non pas à cause d’un problème grave, mais pour se remettre en forme, se décrasser, huiler un peu les articulations qui se rouillent vite sans exercice physique réguliers ou sans pratique sportive. C’est un monsieur de cinquante-neuf ans qui raconte : « sortant d’une courte maladie, je marchais comme un petit vieux, parce que, dans ma tête, je me considérais déjà comme tel. Mon épouse fit le forcing pour m’envoyer chez un ostéopathe, en me précisant que ce n’était pas un charlatan. Après un long entretien sur mon état, il me mit sur le côté droit, sur le côté gauche et ses mains qui m’enlaçaient étrangement. Mes articulations craquaient en douceur. J’appris que c’était dû à l’explosion de toutes petites bulles de gaz. Quand je suis sorti du cabinet une heure plus tard, j’avais l’impression d’être revenu dix ans en arrière. J’avais envie de jouer au foot, de courir, de me battre avec quelqu’un pour montrer à quel point je me sentais bien ».

L’ostéopathe n’est pas un rebouteux
« Ce témoignage pose deux problèmes : l’entretien préalable à toute manipulation et le problème du charlatanisme dans la profession. L’entretien avec le patient est nécessaire et incontournable. Ayant fait les deux médecines (allopathique et manuelle), je sais qu’il faut consacrer du temps à écouter les réponses du patient. Il y a donc toujours une phase d’interrogatoire pour comprendre pourquoi le patient en est arrivé là, son passé médical etc. Ensuite, on passe à la phase clinique ; on examine le patient. En médecine générale, il y a des impératifs économiques qui font que le généraliste ne peut pas parler 45 mn avec un seul patient. S’il le fait c’est qu’il ne consacrera que 5mn au suivant. Les techniques de manipulations sont tributaires de l’état général du patient. Sort-il d’une hospitalisation ? Vient-il de subir un traumatisme grave ? Quels sont ses traitements etc. C’est le passage obligé pour faire de l’ostéopathie, une médecine du soulagement, car chaque cas est unique ».
Et en ce qui concerne le charlatanisme de la profession ? « « Pendant longtemps, l’ostéopathie c’était les anciens rebouteux, les chamans, les charlatans en qui l’on croyait plus ou moins et par rapport à qui, la médecine classique a pris position. Petit à petit, l’ostéopathie est sortie de l’anonymat grâce à ses succès. Maintenant, il faut tomber sur ceux qui connaissent vraiment cette médecine manuelle parce qu’il y a un gros engouement en ce moment. Beaucoup se sont greffé aujourd’hui sur la médecine manuelle parce que c’est une niche économique parce que c’est l’une des rares médecines qu’on peut faire sans être médecin. Ce qui provoque auprès de la population, un manque de lisibilité car ils ne savent pas toujours sur qui elle tombe ».
Le bouche à oreille
Les patients qui se dirigent vers lui, savent-ils à qui ils ont affaire ? « On n’est plus à l’époque où le médecin vous demande d’ouvrir la bouche pour y laisser tomber un comprimé. Maintenant, les patients veulent savoir pourquoi on leur prescrit l’aspirine ; pourquoi quand on leur prescrit l’aspirine, ça ne marche pas. D’où un questionnement permanent. Même le médecin qui le soigne, le patient veut savoir ce qu’il a fait comme études, ses diplômes etc. Aujourd’hui, avec internet, il a le moyen d’aller enquêter dans votre dos pour s’informer. Si un tel vient me voir, c’est parce qu’il a parlé de son soulagement à un autre qui à son tour…. C’est le bouche à oreille aussi qui a fait décoller la discipline ».
Les migraines, les torticolis, l’ostéopathe peut-il les traiter ? « Absolument. Le torticolis, c’est un blocage qui peut être dû à la mauvaise position de la tête sur l’oreiller. Je peux vous dire que depuis quelques jours, la plupart de mes patients revenus de vacances, souffrent de torticolis parce qu’ils ont dormi ailleurs, ils ont changé de literie. Pour les migraines, on s’adresse plus aux tissus ».
« Moi, je garde ma liberté »
Il y a des risques dans tous les métiers. L’ostéopathe peut-il commettre le geste malheureux qui, au lieu de soulager, peut aggraver le mal ? « Tout acte médical expose. Mais, Dieu merci, c’est très rarement arrivé. Je me souviens d’un vieux monsieur qui était venu me voir pour un problème de dos. Mais il avait aussi un sérieux problème d’ostéoporose et en mobilisant, hop, il y a eu une petite fêlure. Il aurait pu casser son os autrement, mais ça s’est produit lors de l’immobilisation.
Le Dr Mallong a un cabinet, mais travaille également à l’hôpital, contrairement à ceux qui préfèrent travailler spécifiquement dans l’univers sportif. « Ce n’est pas que ça ne m’a pas tenté. Je travaille avec des sportifs. Certains footballeurs du LOSC viennent me voir. Mais le problème avec les clubs sportifs, c’est qu’il faut être avec eux et à eux comme salariés, donc tout le temps. Un autre problème, c’est le respect qu’on porte au médecin. Il ne faudrait pas que les dirigeants insistent pour faire jouer un football contre l’avis du médecin qui l’a examiné. J’ai des confrères qui, pour cette raison, ont quitté des clubs. Donc, moi, je garde ma liberté et les sportifs qui veulent me voir, passent au cabinet.
Tel un poisson dans l’eau, le Dr Mallong est dans son élément. Il dit ne pas pratiquer l’ostéopathie viscérale, encore appelée ostéopathie fonctionnelle parce qu’elle s’intéresse aux viscères thie fonctionnelle parce qu' faire tel ou tel geste. On se débrouille comme on peut. Sinon, si ce ne ca ne(foie, intestins, poumons, estomac…). Mais le sport, il a du mal à s’en détacher : « Je voudrais encore dire un mot sur les sportifs de haut niveau, prenons le Jamaïcain Usain Bolt, l’homme le plus rapide au monde. C’est Dr Hans Mueller-Wohlfahrt (qui est un peu mon maître-à penser que je vais voir de temps à autre) qui s’est occupé de son bilan postural, le faisant passer de l’inconnu au connu rien qu’en mettant en place sa posture. La posturologie, c’est très important.
Si les « Lions Indomptables » veulent bien…
Mais quand il parle de football et plus particulièrement de la sélection de son pays d’origine, l’émotion n’est pas loin : « Je suis un fan des Lions Indomptables du Cameroun. Une fois, j’ai eu très mal au cœur au sujet d’un joueur, Bill Tchato, excellent par ailleurs. Sur Internet, j’apprends qu’il avait manqué un grand match international au Cameroun à cause d’un torticolis qu’il trainait depuis le début du stage. Mille euros pour un billet d’avion, et j’allais lui remettre son cou en place. J’en profite pour lancer un message : si un jour, l’encadrement des Lions Indomptables veut que je les aide dans ce domaine-là, il n’y a pas de soucis. Et puis, il y a les autres clubs aussi. Et pourquoi pas l’équipe de France ?
Une affiche traine sur le bureau du Dr Mallong. Je lui pose la question : « C’est une conférence citoyenne que j’anime le jeudi 16 septembre à la salle Line Renaud de Nieppe à 19h pour dire aux gens que le mal de dos, on peut toujours faire quelque chose. Ce n’est pas une fatalité qui se limite à l’absorption d’antalgiques quand on ne se résout pas à supporter la douleur.
Alors, quand le Dr Mallong a des problèmes de dos, qui s’occupe de lui ? « De temps en temps, je me fais de petits étirements. A la maison, il m’arrive de donner des indications à ma chérie pour faire tel ou tel geste. On se débrouille comme on peut. Sinon, quand ça ne va vraiment pas, il y a les confrères ».

Et ce Cameroun où il est né où il a gambadé gamin ? « On y retourne souvent. Ce qui m’a toujours frappé, c’est la joie de vivre des gens là-bas. Malgré les difficultés de la vie quotidienne ».
(Dave Wilson – Vivadi-Nord - 6/09/2010)

L’homme est d’une épatante simplicité. L’œil espiègle et la poignée de main franche, il observe et entretient une franche camaraderie. Chez lui, ce qui n’est pas normal, c’est l’absence de sourire. Il rit à gorge déployée et aligne les bons mots. L’œil vigilant, il examine tout, capte tout et réagit sans temps morts comme si son cerveau tournait à mille à l’heure. Le sens de la répartie chez lui est un don de Dieu. Et surtout pas de question-piège pour espérer lui tirer les vers du nez. Il réplique en automate programmé : « comment peux-tu me poser une telle question, toi qui es si intelligent ? ». Vlan ! Il faut avoir des arguments pour ne pas paraître bête devant cet homme qui ne vous quitte des yeux que pour faire son amitié à une connaissance de passage. Rarement pris de court, Bédé Séry a réponse à tout. L’infatigable boute-en-train est devenu un incontournable protagoniste de la diversité dans le Nord où il connait tout le monde. Ses amis sont aussi togolais que sénégalais, congolais, camerounais ou béninois. Tel un poisson dans l’eau, « Vieux père » comme certains l’appellent, est un personnage qui, au-delà de l’image d’animateur qu’on a de lui, présente les garanties d’un « type bien » qui n’hésite jamais à donner de bons conseils, à soutenir vraiment, à donner un coup de main. Brédé Séry ne prône pas l’amitié sélective et, du grand professeur d’université au mécanicien du coin, il sait se libérer pour prendre un pot ou faire connaissance. Il a l’humilité de reconnaître qu’il n’a pas fait de grandes études, mais l’école de la vie semble lui avoir décerné plus de diplômes que la faculté de Lille. Tel un livre d’Histoire, il a la mémoire des faits, des événements, des dates qui ont marqué sa vie et celle du milieu lillois des années soixante-dix quand il côtoyait les irréductibles militants de la FEANF (Fédération des Etudiants d’Afrique Noire en France). La première fois que je l’ai rencontré au stade, lors du tournoi de football organisé par l’ARBF (Association des Ressortissants béninois en France), il portait le drapeau du juge de touche. Impossible de ne pas le remarquer. Après avoir vainement supporté l’équipe ivoirienne, dominée par une séduisante sélection guinéenne, il décida – provocation oblige – de faire gagner le Bénin : « Chez nous en Afrique, le pays organisateur ne perd pas ». Brédé Séry, c’est aussi une certaine conception des relations humaines où il préfère « cracher » la vérité que de baigner en eaux troubles pour faire des coups bas ou initier des entourloupes.

C’est, je crois, ce personnage haut en couleurs que nous allons, que vous allez découvrir dans ce portrait brut de décoffrage où il a répondu sans restriction aux questions de Vivadi-Nord.
« Vous voulez savoir qui je suis et mon parcours ? Vous les journalistes, c’est toujours comme ça. Moi, je ne parle pas de moi. J’ai déjà refusé à certaines personnes de parler de moi, mais à cause de notre ami là, je vais le faire, mais je vous dit que j’ai un voyage à faire pour aller régler un problème ». C’était parti.
« Personne n’a fait la prison chez nous »
Narcisse est né à Issia dans l’ouest dans la Côte d’Ivoire au milieu du siècle dernier. Troisième enfant de sa mère et membre d’une famille nombreuse, c’est à peine âgé de trois ans qu’il quitte sa mère pour suivre son père, alors affecté dans le secteur des finances à Abidjan. C’est donc dans la grande capitale d’alors qu’il fit ses études primaires aux côté d’un papa fonctionnaire qui ne badinait pas avec l’éducation de sa progéniture. « Tu restes droit à la maison et s’il le faut, il t’accompagne lui-même à l’école et donne l’ordre à l’instituteur de te corriger. C’est que, si un père qui à de nombreux enfants, n’est pas autoritaire, les enfants peuvent faire n’importe quoi. Nous étions plus de vingt dans la famille, mais aucun parmi nous n’a mal tourné. Personne n’a fait la prison chez nous ».
Le ton est calme et le regard soudain plongé dans le passé : « ici à Lille, je reçois tout le monde. C’est la marque de l’éducation que j’ai reçue. Mon père était strict avec nous, mais il avait une grandeur d’âme. Il recevait tout le monde chez lui et jamais, il ne venait à l’idée d’aucun de ses enfants de dire qu’un tel n’était pas de la famille.
La discipline de l’armée
En dépit de ce cadrage serré, il apparut bien vite que Brédé Narcisse n’avait pas l’amour des études. Il reconnait qu’il ne connaissait rien parce qu’il ne faisait manifestement aucun effort pour ingurgiter la grammaire, les leçons et tout le reste. Malgré plusieurs résolutions pour se relancer, il n’y arrivait pas. Bien que timide, il n’était pas du genre à se laisser faire dans la rue : « Je n’hésitais pas à passer à l’attaque pour me défendre. Je ne perdrais pas mon temps à discuter. Je cassais très vite la gueule aux gens ». Finalement, il quitte l’école à 14 ans et devient apprenti mécanicien. Cela va durer quatre ans et à ses 18 ans, il décide de faire l’armée, fasciné par les parades militaires, quand, l’émotion plein les yeux, il voyait son oncle défiler dans son uniforme impeccable. Le 5 décembre 1969, il rentre dans l’armée.
« C’est l’armée qui m’a débloqué ». À la caserne de l’Ecole des Forces Armées (EFA) à Bouaké il rencontre ce qu’est la discipline. Il est comme un poisson dans l’eau, apprend vite et y rencontre des militaires dont on entendra parler plus tard. « C’est au camp que j’ai connu feu le Général Robert Guéï qui fut Chef de l’Etat ivoirien de décembre 1999 à octobre 2000. A l’époque, il était lieutenant ». On lui conseille vivement de faire carrière, mais il refuse. Au bout de deux ans, Il quitte donc la grande muette avec tous ses permis de conduire (y compris pour les poids lourds) et des connaissances nouvelles en mécanique.
C’était un vol Air-Afrique
En 1971, il commence à travailler sous les ordres de monsieur Léon Amon, ancien ambassadeur de la Côte d’Ivoire à Bonn et PDG de la SIDEF, la Société Ivoirienne de Développement et de Financement. C’est par cette société que Brédé Séry atterrit en France en 1974. Il a 23 ans. « Partir en France, c’était un mythe » dit-il en souriant. Dans le groupe de ses amis d’adolescence, le décompte se faisait au nombre des connaissances parties en Europe. « Un tel va partir. Un tel autre va partir. J’accompagnais tout le monde à l’aéroport et je leur faisais au revoir de la main ». Puis, vint son tour de faire sa valise.
Le 2 février 1974, il prend l’avion (un vol Air-Afrique) et « sans visa, direct au Bourget ». Il saute dans le train pour Toulouse où il est reçu par un parent (Sylla Enza). Trois mois plus tard, au mois de juin 1974, il est Lillois, reçu à bras ouvert par la communauté africaine de la capitale des Flandres. « J’ai été bien accueilli, mais je ne peux pas citer tous ceux qui m’ont tendu la main ». Il lâche tout de même quelques noms : Kora Ibrahim (paix à son âme), Djibril Yako Michel, Jean Ozou, Birate Mamadou, Faustin Aïssi, Yêkini…
Des professeurs particuliers
A-t-il connu la galère du nouvel arrivant ? Il dit que non. « A l’époque, si tu es au chômage, c’est parce que tu ne veux pas travailler. Il y avait du travail. Je peux même vous dire qu’avant, c’est l’agence d’intérim qui se déplaçait pour aller chercher des gens pour le travail ». Pourtant, le jeune immigré va rencontrer un vieux problème : les études. Un aîné lui propose de prendre des cours du soir et l’emmène aux Arts et Métiers. A ce stade de l’interview, Brédé éclate de rire : « sur quoi je tombe là-bas ? Sur le calcul de l’aire du rectangle, du trapèze et sur les x + y= 20+ quelque chose. J’ai dit que ça, c’est pas école pour moi ».
Brédé se résout à préparer un CAP automobile et comprend qu’il a intérêt à faire enfin des efforts pour avoir un minimum de bagages. Les amis lui achètent des livres quand un tel lui donne des cours particuliers de mathématiques et un tel, des cours d’électricité. Quant au Béninois Halimi, il en fera son professeur de mécanique. « Je vivais dans une très bonne ambiance. De mon côté, avec mon esprit très militaire, j’allais réveiller les amis pour faire du footing matinal ». Ayant décidé de réussir, il obtint enfin son CAP automobile, option diesel.
« Faut pas raconter n’importe quoi »
Brédé vit à Lille, mais se sent-il proche de la communauté africaine ? Il pouffe : « mon frère, je ne suis pas proche de la communauté africaine de Lille, c’est elle qui est proche de moi ». Dans un milieu où certains dénoncent à mots couverts, le conflit des générations en indexant l’absence ou la passivité des anciens qui se complaisent dans leurs situations ou leurs privilèges, Brédé est formel : quel conflit de génération ? C’est un faux problème. Ceux qui pensent qu’il y a un conflit des générations ont sûrement des choses à se reprocher.
S’ensuit une longue tirade, comme à chaque fois qu’un sujet lui tient à cœur : « Il faut pouvoir se lever pour aller voir un aîné pour lui parler. Les portes, il faut les forcer. Si tu penses qu’on laisse la porte ouverte pour que n’importe qui entre quand il veut et comme il veut, tu te trompes. Moi, je n’hésite pas quand je veux quelque chose. Il y a des devanciers à qui j’ai dit, direct : grand-frère, tu vas m’aider, parce que ce que tu as fait, je veux le faire aussi. Il faut savoir ce que l’on veut et ne pas hésiter à aller vers les autres. Ce n’est pas une question de honte. C’est pourquoi je dis souvent aux jeunes qu’ils doivent bousculer, montrer qu’ils sont là et dire exactement ce qu’ils veulent. Ça marche ou ça ne marche pas. Certains se contentent de montrer leurs visages et ils ne parlent pas ; ils se cachent alors que dans le fond, ils ont besoin des autres. Dans ces conditions, ce n’est pas juste d’aller ensuite raconter n’importe quoi ».
Certains préfèrent rester dans leur coin. Ils restent à distance, font la promesse de se montrer, mais ne sortent jamais de leurs trous. Ils n’ont jamais le temps et n’assistent, ni aux réunions ni aux rendez-vous festifs, ce qui va à l’encontre de la vision que Brédé à de la vie en société : « Certains font ce qu’ils veulent, c’est leur choix. Moi, si je tombe ici, ce sont ceux d’ici qui vont s’occuper de moi, pas ceux qui sont là-bas au pays ».
Gare à l’insolence !
Souriant, rieur, un brin moqueur, est-ce le vrai Brédé ou c’est un masque qui cache

un autre personnage ? « Vous avez le vrai et unique Brédé devant vous. Je dis toujours ce que je pense et je n’hésite pas à dire merde à celui qui le mérite. Serait-il rancunier ? « Pas du tout. Si tu me fais un vilain truc et que je te revois quelques jours plus tard, je te dis droit dans les yeux de m’expliquer pourquoi tu m’avais limé la dernière fois ». Fidèle à sa philosophie, il va toujours vers les autres pour savoir, pour comprendre. Il m’explique qu’à cet instant précis, si voyait quelqu’un qui avait dit du mal de lui passer à
Brédé Séry à la CAN2Lille avec des sportifs et Bernard André le maire d'Emmerin
proximité, il l’inviterait à notre table pour prendre un pot. Mais, poursuit-il, je n’aime pas les jeunes insolents. J’en ai déjà giflé un. Je rigole beaucoup, mais, il ne faut pas pousser. Si dans la discussion il n’y a pas d’issue, on passe directement à la détermination ». Quand je lui demande ce qu’il entend par « détermination », l’explication est claire et sans détours : « c’est la violence. Je te demande de me dire ce que tu veux exactement. Comme ça, on passe directement aux choses sérieuses ». Les choses sérieuses ? Là, j’avais compris ce qu’il voulait dire.
Pourtant, un autre Brédé va peu à peu poindre derrière ses propos. Le Brédé discret qui n’aime pas du tout parler de ce qu’il a fait pour aider telle ou telle personne. « J’ai aidé des personnes à faire de grandes écoles. Souvenez-vous ! Je vous ai dit que je n’aimais pas l’école et que je n’avais pas fait grand-chose pour y arriver. C’est justement pour ça que j’ai donné et que je donne beaucoup aux enfants, aux jeunes et à certaines personnes dans ce domaine. Sur ce plan, je préfère passer incognito ». Il est ce qu’il est sans envier qui que ce soit.
Au Creli, je parle
Le CRELI, conseil des Résidents Etrangers de Lille qui vient d’être crée ? Il dit avoir été sollicité pour en faire partie. « On m’a dit d’aller voir si c’est bon pour moi et pour tout le monde et j’y suis allé ». Il dit ne jamais manquer les réunions de cette nouvelle structure présidée par Pierre de Saintignon de la mairie de Lille. « Quand j’ai quelque chose à dire, je le dis et je trouve que les débats se déroulent dans une bonne ambiance ».
Brédé Séry dit « l’immigré bien intégré », est aujourd’hui transporteur. C’est ce qui le fait vivre. Il se dit « salarié heureux » et proche des gens, mais, quel est son regard sur cet univers en termes de fraternité et de solidarité ? « On ne peut pas dire que nous sommes soudés ici. Il faut reconnaitre qu’il y a des conflits ». Il change subitement de ton : « Il y a aussi des tacles, des tacles violents. En réalité, les gens veulent fonctionner en réseaux et les réseaux s’attaquent ». Et qu’entend-t-il par réseau ? « Mon frère, dans le dictionnaire, tu sais bien ce que ça signifie réseau. Les gens attaquent ceux qui ne sont pas dans leur réseau ». Alors, quel est son réseau à lui ? « Moi, je suis du réseau africain et je constate que ça bouge beaucoup dans le secteur associatif. ». Et d’expliquer que les soirées zinzin et les débats politiques houleux d’antan ont laissé la place à une vie associative foisonnante qui est en train de redessiner un nouveau profil de la diversité. Dave Wilson.
GRATIEN TOWANOU
De la formation aux bonnes saveurs
ou les pérégrinations d’un homme sans frontières
Débordant d’idées et de projets, dynamique et toujours en mouvement, ses amis blancs de Beauvais avaient fini par l’appeler « Tout à nous » au lieu de Towanou, un nom qui, en langue fon, rend hommage au père qui a fait quelque chose de bien. De Porto-Novo à Parakou, de Cotonou à Bruxelles et de Beauvais à Lille, voici le truculent parcours de Gratien Towanou, un citoyen du monde qui n’oublie pas d’où il vient.
Né le 30 mai 1953, Gratien fait ses études primaires à Parakou puis redescend au sud pour les études secondaires à Léon Bourgine puis au Lycée Béhanzin de Porto-Novo. Actif et comblé, il dit avoir eu une enfance heureuse. « Je paraissais sage, mais en réalité, j’étais redoutable dans la mesure où rien ne pouvait m’enlever ma détermination. Comme un bon gémeaux, j’étais têtu sans en avoir l’air ».
L’enfance heureuse dont parle Gratien Towanou, il la lie à la vie plutôt aisée que leur offrit un père blanchisseur, installé à son compte et qui faisait tout pour sa famille. A l’époque, il était le seul « laveur-repasseur » de la ville de Parakou. Cet homme qui eut dix-sept enfants avec trois femmes (sept filles et dix garçons), assumait pleinement ses responsabilités de père de famille nombreuse en travaillant d’arrache-pied. Côté éducation de la progéniture, il criait beaucoup pour se faire entendre, mais, « jamais les coups ne partaient », précise Gratien avec, dans les yeux, cette lueur espiègle qui resurgit chaque fois qu’un adulte évoque les frasques de son enfance. Ce « médiateur », « fin diplomate » était à l’opposé d’une mère qui représentait l’autorité sans faille. « Les fessées et la rigueur, c’était elle ».
Au début, il y croyait
Lorsque Gratien devint instituteur, faisant la fierté du père, il songea un moment au poste d’inspecteur de l’enseignement primaire, sorte d’aboutissement professionnel

pour des parents qui avaient admiration et considération pour les « akowe », autrement dit, ceux qui ont été à l’école pour devenir des commis de l’Etat. A partir d’octobre 1972, la donne politique change dans le pays. Révolution par-ci, socialisme par-là. Dans l’emballement général, les jeunes sont en première ligne pour soutenir un régime qui mettait enfin un terme aux « errements du passé ». Gratien plonge, tête baissée dans l’espoir d’une vie meilleure pour le Dahomey qui n’a pas encore changé de nom. « Au départ, j’ai cru dur comme fer à la révolution. J’ai commencé à militer à Porto-Novo, au quartier Ayimlofi. J’étais même le secrétaire général des jeunes du quartier. Les grands prêtres de l’animation culturelle, c’était nous ».
Peu à peu, va commencer l’effritement de l’enthousiasme de celui qui, comme tant d’autres, avait été frappé par la fameuse phrase du Président Mathieu Kérékou : « Je gagne quinze francs par mois. C’est ma solde et elle me suffit. Je veux tout simplement que tu saches qu’il y a eu dans ce pays, trois personnes qui gagnaient chacune inutilement vingt-cinq (25) francs par mois. Désormais et pour compter du 26 octobre 1972, les 75 francs resteront dans les caisses de l’Etat ». Les « petits-bourgeois » sont dénoncés ; des points de contrôle sont installés partout et le peuple, bave aux lèvres, recherche activement les traitres en fustigeant furieusement l’impérialisme « aux mains gantées de sang ». La tournure des événements politiques, la radicalisation du régime, le choix du marxisme-léninisme comme voie de développement et son cortège de restriction des libertés, conduisent Gratien Towanou à réfléchir de plus en plus sur le sens de son engagement. « La machine politique était devenue si forte, si oppressante qu’il était illusoire de prétendre changer quelque chose ». Pourtant, il voulait rester dans son pays ; rester tranquillement dans son coin, hors des folles embardées de l’effervescence révolutionnaire qui emportait tout sur son passage. Instituteur dans un village à six kilomètres de la capitale, il se laissa convaincre par un frère qui lui posa quelques questions essentielles : « Ta vie ne va-t-elle se limiter qu’à ça ? Tu n’as pas d’autres ambitions ? Il finit par prendre la grande décision.

Une vie de maître d’internat
C’est à cette époque que beaucoup de Béninois quittèrent pays par la petite porte. Gratien fera comme eux. « C’est une amie, fille d’un douanier qui m’a aidé à quitter le pays en pirogue en pleine nuit. Oui, je suis parti comme un fuyard ». Le lendemain à Lagos au Nigeria, il se fait héberger par quelqu’un dont il avait le numéro de téléphone et le lendemain, il s’envole pour la Belgique, sans visa de transit pour la France. Alors ? Alors, les autorités belges lui signifient qu’il va être refoulé. Retourner à la maison par le portail alors qu’il avait escaladé le mur d’enceinte pour disparaitre ? Il en tremble. « Si on me renvoie à Cotonou, je suis bon pour Ségbana ». Segbana, de notoriété nationale, c’était le fameux pénitencier du Nord du Bénin où les « opposants et les traitres » étaient débarqués pour casser des blocs de rocher du matin au soir. A l’aéroport de Bruxelles, les négociations entre la police de l’air belge et l’ambassade du Bénin vont durer près de dix heures. Finalement, il peut entrer en France où l’attendait un contrat de maître d’internat dans le lycée agricole de Beauvais dans l’Oise.
Le pion s’investit dans sa nouvelle tâche, mais il a déjà une autre idée en tête : faire comme son cousin qui est économe à la maternité de Cotonou au Bénin. Il décroche son diplôme d’Econome gestionnaire de collectivité pour rentrer travailler au Bénin. Il n’a pas le temps de faire ses valises. Un autre enfant venait de naître. Donnant la priorité à la stabilité, il décide de rester en France pour les enfants. C’est alors qu’il décide de passer le concours pour rentrer à l’ANPE (Agence Nationale pour l’Emploi). « J’ai dû passer deux fois le même concours. La première fois, j’ai dit tout le mal que je pensais de l’Agence. Ils m’ont viré illico. La deuxième fois, je me suis tenu à carreau ». Il réussit brillamment et devient « prospecteur-placier » (on dit aujourd’hui « conseiller »).
Il force la porte d’un ministre
Gratien Towanou prend ensuite la direction d’un centre de formation qu’il va porter – en sept ans – de zéro salarié au départ à vingt-six salariés pour sept cent ans stagiaires formés chaque année. Le centre aura ensuite des implantations à Creil, Clermont, Compiègne, Beauvais-Meru. A l’issue de cette expérience, il décide, un peu à la surprise générale, de rentrer au Bénin. Nous sommes fin 96 début 97. Au Bénin, il s’installe dans la commune en pleine expansion d’Abomey-Calavi comme « Consultant en Valorisation des Ressources humaines ». Toujours préoccupé par les questions d’emplois et de formation, il a quand même besoin qu’on lui ouvre
des portes, qu’on fasse tourner son cabinet. Il va, sans trembler frapper chez le ministre du Plan d’alors, Albert Tévoedjrê. L’ancien fonctionnaire du BIT (Le Bureau International du Travail) est surpris : « Qu’est-ce que vous voulez ? Et comment se fait-il que vous venez chez moi comme ça ? Qui vous a envoyé ? ».

Certains se seraient démontés devant l’illustre personnage. Pas Gratien qui, sans baisser les yeux, réplique à une personne qu’il n’avait jamais rencontrée auparavant : « je viens de rentrer de France pour travailler. Je viens d’ouvrir un cabinet de consultant et j’ai pensé qu’il n’y a que vous pour m’aider ». La conversation entre les deux hommes dura deux heures. Et Gratien quitta le ministre avec des numéros de téléphone et des recommandations. Un proverbe fon qui emprunte à la langue française dit « appui di ou bo ». Autrement dit, l’appui, le soutien que t’apporte une personnalité est plus efficient que les talismans du féticheur. Gratien qui ne voulait pas être fonctionnaire pour toucher, comme il dit, 120.000 francs par mois (183 euros), assiste avec bonheur, à l’envol de son cabinet. Avec les contacts recueillis, il a une grosse et juteuse mission qui lui fait gagner par jour, ce qu’il aurait touché par mois en qualité d’APE (agent permanent de l’Etat, terme révolutionnaire pour fonctionnaire). Il doit identifier des sites pour la mise en place des centres de métiers, l’équivalent des centres d’apprentissage en France. Ce fut pour lui, un travail passionnant, « le plus passionnant que j’ai fait dans ma vie », ajoutera-t-il. En regroupant beaucoup de compétences autour de lui, il travaillera avec les représentants de presque toutes les villes du Bénin. « C’était donc pour moi, l’occasion de connaître mon pays jusque dans ses moindres recoins ».
Il se forme pour créer
Gratien Towanou passe quatre belles années au Bénin et s’apprête à se lancer dans une série de constructions quand un problème de santé s’en mêle. Il retourne précipitamment en France pour des soins appropriés et abandonne tout. N’ayant pas un collaborateur motivé et au fait des arcanes du cabinet, l’affaire passe à la trappe. Cette fois, il atterrit directement à Lille où ses enfants poursuivent leurs études. De nouveau, il doit chercher du travail. Six mois après, bon curriculum vitae oblige, il décroche un poste de chargé de mission Relations/Entreprises à Marquette, en région lilloise. Au cours de cette expérience, il est appelé à prendre la direction d’un Plan Local pour l’Insertion et l’Emploi (PLIE) à Wattrelos. Quatre ans plus tard, une modification structurelle met fin à sa fonction.
Partant de l’idée que dans un monde qui change constamment, il faut pouvoir s’adapter, Gratien décide de retourner sur les bancs pour apprendre. Il va se former à la gestion et à la création d’entreprises à l’AFPA (Association nationale pour la formation professionnelle des adultes). A l’issue de cette formation, il crée une petite structure dénommée ALP (Accompagner la personne) qui compte aujourd’hui sept salariés. Parallèlement, avec un ami français, il crée la société « Epices et Saveurs d’Afrique ».
Pour un site éco-touristique
De son ami Jean-Jacques Lemaire qu’il appelle couramment JJ, il dit ceci : « c’est un amoureux de l’Afrique. On a fait un voyage en janvier 2010 au Bénin et, à notre retour en France, il m’a proposé de créer LT International. Au début, je n’étais pas partant, car avant lui, j’avais rencontré d’autres Français qui m’avaient fait miroiter des choses qui ne s’étaient jamais réalisées. Mais, il a réussi à me convaincre. C’est un passionné comme moi ».
Dans le cadre de ce projet ambitieux, le duo vient de faire l’acquisition d’un entrepôt de 700 mètres carrés du côté de Ronchin. La société prendra appui sur l’exploitation au Bénin d’un champ de plusieurs hectares qui va alimenter « Epices et Saveurs d’ Afrique » en France, en même temps qu’elle travaillera avec les coopératives agricoles du Bénin. Gratien Towanou tient à préciser : « nous nous inscrivons dans une démarche environnementale respectueuse de la nature et pour la mise en place d’un commerce équitable ». Les deux amis comptent mettre en place au Bénin et à court terme, un site éco-touristique autour de leur ferme à vingt minutes de Cotonou, la capitale économique.
Y a-t-il quelque chose capable de le faire partir de Lille ? « Oui, répond-il. La réalisation du site éco-touristique où je pourrai pêcher les pieds dans l’eau ». En laissant Gratien Towanou à ses rêves de farniente, nous allons, quant à nous, partir à la pêche d’une autre figure du mois.
Dave Wilson

INTERVIEW
« On n’a jamais raison tout seul »
Vivadi-Nord : c’est important pour vous d’être proche de la communauté béninoise et africaine en général ?

Gratien Towanou : absolument. A un certain âge, il faut s’ouvrir aux autres, aux jeunes et voir dans quelle mesure on peut leur apporter conseils et soutiens dans la mesure du possible.
V-N : on constate que depuis une dizaine d’années que de plus en plus de Français de souche figurent dans les associations africaines travaillant pour le développement des territoires du sud. C’est comme ça que vous voyez l’avenir des relations franco-africaines ?
GT : c’est une très bonne chose, mais il ne faudrait pas que l’apport des Français de souche contribue à gommer l’idée de base des initiateurs. Je suis entièrement pour les échanges interculturels, pas pour une influence qui prend le dessus sur l’idée initiale.
V-N : est-ce qu’on peut dire que vous êtes désormais le citoyen de deux pays, à savoir la France et le Bénin ? Vivez-vous cette situation comme un enrichissement ou comme une déchirure ?
GT : je le vis comme un enrichissement. Je le vis en termes d’ouverture. Cette double culture me permet d’apporter un peu ici et un peu là-bas. En réalité, je me sens utile partout. Je suis un citoyen du monde.
V-N : Vous présentez l’image d’un homme simple, sympathique qui a toujours le bon mot à la bouche. C’est ça le vrai Gratien ou c’est une masque ?
GT : il y a bien une part de masque. Même si je suis ouvert, je pense que j’ai aussi un jardin secret à protéger. Cela dit, je prends la vie comme elle vient et je ne surjoue pas. Je suis autant à l’aise avec un Chef d’Etat qu’avec la personne la plus humble. D’où le même égard pour les deux.
V-N : Pensez-vous, sans langue de bois, qu’il y a comme une guerre des générations entre les anciens et les jeunes dans la communauté béninoise ?
GT : Tout ne va jamais parfaitement bien dans une communauté, car les personnalités ne sont pas figées Il peut y avoir des incompréhensions, des maladresses, des non-dits et on peut vexer l’autre sans même s’en rendre compte et l’avoir contre vous. D’où la nécessité de parler pour aplanir les choses. Donc, il est normal que les générations s’affrontent. C’est dans l’ordre normal des choses pour échanger, même si c’est parfois musclé. C’est nécessaire pour faire évoluer les mentalités. Si l’ancienne génération apporte sa part d’expérience, les jeunes aussi doivent pouvoir se frayer une place afin de se préparer à prendre dignement la relève. Tout cela doit se faire sans agressivité. Ce qu’il faut bien retenir, c’est qu’on n’a jamais raison tout seul. (Propos recueillis par DW)


