AFRIQUE
QUEL GOUVERNEMENT
POUR L’UNION AFRICAINE ?
Par le Professeur Mwayila TSHIYEMBE
Docteur d’Etat en droit
Docteur en sciences politiques
Professeur de géopolitique aux Universités de Paris XII, Lubumbashi, Kisangani (RDC)

Le 9ème sommet de la conférence de l’Union africaine s’est terminé à Accra (Ghana) du 1er au 3 juillet 2007, sans vainqueurs ni vaincus, après un vif débat sur le projet des Etats-Unis d’Afrique.
Signalons que contrairement aux idées reçues depuis la création de l’OUA (Organisation de l’Unité africaine en 1963) et de l’Union africaine en 2001, la cause principale de l’immobilisme politique du continent, est l’absence d’une vision africaine de la gouvernance régionale.
Il suffit, pour s’en convaincre, de constater que le thème des Etats-Unis d’Afrique abruptement mis sur la table, alors que les chantiers ouverts par l’Union africaine sont encore en friche depuis sa création, n’est qu’un pis-aller, le fiasco de l’escapade du NEPAD faisant foi.
En sautant du coq à l’âne, sans crier gare, il est à craindre que les plus vaillants des partisans du panafricanisme maximaliste ne se tirent une balle dans le pied, étant donné que le projet des Etats-Unis d’Afrique ne peut prendre corps et signification que s’il est porteur d’un projet lucide, ambitieux et réalisable d’une gouvernance régionale.
Or, le projet de gouvernance régionale n’existe pas encore. Dans ces conditions, l’affrontement dual entre les partisans du panafricanisme maximaliste tel Mouammar el Kadhafi à la tête de la coalition des héritiers du groupe de Casablanca (du 3 au 7 janvier 1961) animé naguère par Kwame Nkrumah, président du Ghana et Gamal Abdel Nasser, président de l’Egypte d’un côté ; du panafricanisme minimaliste tel Thabo Mbeki, président de la République sud-africaine, conduisant les héritiers du groupe de Monrovia (du 8 au 12 mai 196), naguère animé par F. Houphouët-Boigny, président de la Côte d’Ivoire et A. Sélassié, empereur d’Ethiopie de l’autre, n’est qu’une vulgaire distraction, destinée à masquer le vide stratégique et intellectuel qui accable le continent, chaque fois que l’audace d’un camp tente de briser la résistance de l’autre.
Tant est si bien qu’au lieu d’épiloguer sur cette rivalité, force est de faire des propositions concrètes sur la nature et les attributions d’un gouvernement de l’Union, selon l’agenda fixé par le sommet de l’Union africaine d’Accra (1er au 3 juillet 2007) en vue du prochain sommet de l’Addis-Abeba (février 2008), à savoir : -
- L’identification du contenu des concepts de gouvernement et de gouvernance de l’Union ;
- L’identification des domaines de compétences et l’impact du gouvernement de l’Union sur la souveraineté des Etats membres ;
- L’identification de ressources additionnelles pour financer les activités du gouvernement de l’Union ;
1. Identification du contenu des concepts de gouvernement et de gouvernance de l’Union
Dans le langage courant, une confusion règne entre le concept de gouvernement et le concept de gouvernance, depuis que ce dernier a été mis en exergue par la propagande du FMI et de la Banque mondiale.
En effet, sous les auréoles de la « bonne ou mauvaise gouvernance », le concept de la gouvernance a été perverti, à la suite de la dimension morale introduite par les institutions de Bretton Woods, pour servir de cheval de Troie à leur politique d’assainissement des finances publiques des pays en voie de développement, dont le but inavoué était le remboursement de la dette extérieure et non le développement local de ces pays.
a) le concept de gouvernement
Nous savons que par-delà la forme politique qui régit un Etat ou l’action de diriger politiquement un pays, le concept de gouvernance va bien au-delà.
En effet, le concept de gouvernement désigne un mode de domination soit par la ruse ou la force (Machiavel), soit par l’argent ou la fortune (Marx), soit par l’usage du monopole de la violence légitime ou la domination légale et rationnelle (Weber), soit par les trois facteurs à la fois.
Bien entendu, on peut objecter que la démocratie et l’Etat de droit ont bouleversé la donne en garantissant la légitimation de l’Etat et la légitimité du pouvoir. Mais, il n’en reste pas moins vrai que, même dans les démocraties avancées de l’Amérique du Nord et de l’Europe occidentale, le socle de gouvernement par la combinaison de ces trois facteurs n’a pas bougé d’une ligne, en dépit du brouhaha médiatique et du néolibéralisme cosmétique. La seule variable dépendante est l’intérêt général ou le bien public dont la réalisation est liée soit à la solidarité nationale par le biais de l’Etat, soit par l’égoïsme et le chacun pour de la loi du marché.
b) le concept de gouvernance
Alors que le gouvernement est de l’ordre de la domination, la gouvernance est de l’ordre de l’agir s’appliquant à un agir, l’enjeu étant la recherche des solutions aux problèmes saillants des sociétés, par le biais de la participation du plus grand nombre d’acteurs à la décision publique par delà les stratégies et les intérêts en jeu.
Abordée sous cet angle, la gouvernance peut être définie comme la pensée et l’action des gouvernants, exercées sur la pensée et l’action des gouvernés, de telle sorte que la synergie ainsi créée, débouche sur la participative collective à la décision publique.
Et ce, à une double condition : d’une part, que les gouvernés restent des hommes et des femmes libres et responsables de leurs actes, c’est-à-dire capables de refuser ou d’accepter ce qui leur est proposé ; d’autre part, que ce pacte républicain entre les gouvernants et les gouvernés, soit l’acte fondateur de la démocratie participative. En d’autres termes, là où il n’existe pas ce pacte fondateur de la démocratie participative, il peut y avoir un gouvernement, mais il n’y a jamais de gouvernance.
Dès lors, le qualificatif « bonne ou mauvaise » gouvernance n’a plus de sens, car il n’est pas certain que la rationalité des décisions publiques prises collectivement par les gouvernants et les gouvernés, débouche systématiquement sur la réussite des politiques publiques.
Moralité ! La gouvernance n’a pas besoin d’être qualifiée « bonne ou mauvaise », parce que sa fonctionnalité est l’agir sur l’agir en vue de peser voire de modifier les choses ou les conduites de l’autre, par la pensée et l’action collective.
Logiquement, le terme « gouvernement de l’Union » utilisé par les chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union africaine au sommet d’Accra, n’a de sens que s’il est synonyme de « gouvernance régionale », dont il sied de clarifier le champ des compétences et des responsabilités.
2. Identification des domaines des compétences des organes de l’Union et leur impact sur la souveraineté des Etats
a) Que signifie le gouvernement de l’Union ?
Par le « gouvernement de l’Union », on peut entendre deux choses : soit le gouvernement au sens d’un Etat continental, en l’occurrence les Etats-Unis d’Afrique ; soit le gouvernement au sens d’une « gouvernance régionale » pilotée par une organisation politique régionale, de nature intergouvernementale ou supranationale ou l’Union africaine rénovée.
- Le « gouvernement de l’Union » par le biais d’un Etat : les Etats-Unis d’Afrique
Honnêtement, la démission des élites africaines a privé et prive encore les dirigeants africains d’une réflexion innovante sur le modèle de l’Etat panafricain à bâtir, en vue de donner corps et signification à l’idée des Etats-Unis d’Afrique d’une part ; et de se prononcer sur l’opportunité ou non d’un Etat continental, compte tenu du contexte historique (53 Etats souverains et membres de l’Onu) et du modèle de l’Etat à inventer pour répondre à cette demande d’autre part.
A cause de vide idéel, l’idée des Etats-Unis d’Afrique est encore un slogan sentimentaliste et non un concept opérationnel dont on peut se servir pour définir les caractères spécifiques d’une gouvernance régionale.
La question qui vient à l’esprit est celle-ci : faut-il, comme proposait Jacques Delors, au sujet de l’Union européenne, imaginer les voies et moyens d’une fédération ou d’une confédération des Etats-nations ?
Dans cette hypothèse, le modèle occidental de l’Etat-nation dont se parent les élites par mimétisme, est-il compatible avec l’idée des Etats-Unis d’Afrique, compte tenu des spécificités politiques, culturelles et historiques de l’Afrique ?
Notre hypothèse est qu’il trouver l’inspiration dans le modèle de l’Etat de plusieurs peuples ou Etat multinational précolonial ou « l’Etat empire » d’Ethiopie, du Mali, du Bénin, du Ghana, du Congo etc., dont le socle est la diversité nationale ou ethnique, la diversité culturelle, la diversité identitaire.
Pareille option inscrirait l’idée des Etats-Unis d’Afrique dans la problématique de refondation couplant les permanences et les ruptures, la tradition et la modernité.
Alors, une révolution culturelle serait en marche pour transcender les 53 Etats juridiquement nationaux alors qu’ils sont sociologiquement et culturellement multinationaux, pour bâtir au forceps, une nouvelle nation africaine conçue comme « communauté des peuples et des citoyens exprimant la volonté de vivre ensemble pour forger un destin commun, dans la loyauté et le respect de la différence ».
Il ne pourrait s’agir que d’une fédération ou d’une confédération de 53 Etats postcoloniaux, en vue de forger un Etat panafricain et une nation panafricaine modernes.
Poser le problème en ces termes, c’est exiger une rupture épistémologique avec le modèle occidental de l’Etat-nation dont le postulat mono-ethnique, mono-culturel, mono-identitaire, aggravé par un individualisme débordant, est belligène lorsqu’il est plaqué sur les sociétés fondées sur la logique de segmentarité, différenciation et communautarisation, combinant diversité ethnique, culturelle, identitaire avec liberté/responsabilité/ solidarité.
Cependant, la radicalité de cette révolution culturelle et conceptuelle pose la question de l’opportunité de la mise en œuvre de la nouvelle ambition africaine. Il s’agit d’une question de méthode à suivre entre la progressivité et l’immédiateté d’une part, le niveau d’applicabilité (niveau continental ou niveau national) d’autre part.
De notre point de vue, la première étape correspondrait à la mise en œuvre de l’Etat panafricain à la base sociologique actuelle de l’Etat postcolonial, par exemple la République Démocratique du Congo, la Côte d’Ivoire, l’Ethiopie, le Kenya, le Nigeria, l’Angola etc.
L’ambition d’un tel Etat panafricain, à la base sociologique de chaque pays africain, est de créer les conditions de rassemblement autour d’un même destin, de multiples peuples et citoyens de Côte d’Ivoire, de la République Démocratique du Congo, de l’Angola, du Nigeria, de l’Ethiopie, du Mali, du Niger, du Tchad, du Soudan, que seule la volonté coloniale a mis ensemble jusqu’à ce jour, y compris les peuples arabes et berbères de l’Algérie, du Maroc.
La seconde étape consisterait à porter l’Etat panafricain au niveau continental, au bout du processus d’expérimentation, à la base sociologique de l’Etat postcolonial pris individuellement. Le défi consiste à forger une gouvernementalité en vue d’une fédération ou d’une confédération des Etats multinationaux.
- Le « gouvernement de l’Union » par une organisation régionale supranationale rénovée
Si le choix des leaders politiques africains ne porte pas sur le modèle de l’Etat multinational, il serait plausible de l’orienter vers le modèle de gouvernance régionale incarnée par une organisation politique régionale, c’est-à-dire le modèle de l’Union africaine, quitte à la rénover et la doter d’une personnalité juridique supranationale.
En effet, les dirigeants africains ont tiré les leçons des échecs de l’OUA et tenu compte des bouleversements du monde, y compris les défis de la mondialisation. Il suffit, pour s’en convaincre, de citer quelques objectifs et principes de l’Acte constitutif.
A propos des objectifs, l’article 3 est précis lorsqu’il préconise la promotion de la paix, de la sécurité et de la stabilité sur le continent ; la promotion des principes et des institutions démocratiques ; le soutient de la participation populaire et la bonne gouvernance ; la promotion et protection les droits de l’homme et des peuples conformément à la charte africaine des droits de l’homme et des peuples ; la promotion du développement durable.
Concernant les principes, l’article 4 réaffirme la participation des peuples africains à la politique de l’Union ; la mise en place d’une politique de défense commune pour le continent ; le droit d’ingérence humanitaire ou le droit de l’Union d’intervenir dans un Etat membre sur décision de la Conférence, dans certaines circonstances graves, à savoir : les crimes de guerre, le génocide et les crimes contre l’humanité ; la condamnation et le rejet des changements anticonstitutionnels de gouvernement.
Quant à l’architecture gouvernementale concoctée par l’Acte constitutif de l’Union africaine, elle s’articule autour de neuf organes : la conférence de l’Union (article 6), le Conseil exécutif (article 10), le Parlement panafricain (article 17), la Cour de justice (article 18), la commission (article 20), le comité des représentants permanents, les comités techniques spécialisés (article 14), le Conseil économique, social et culturel (article 22), les Institutions financières (article19) ; l’Union présente le profil.
De ces neuf organes, il est possible de dégager trois pouvoirs classiques symbolisant un gouvernement : le pouvoir exécutif (la Conférence, le Conseil exécutif, la Commission), le pouvoir législatif (le Parlement panafricain), le pouvoir judiciaire (la Cour de justice de l’Union et la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples).
1) Propositions pour la réforme du pouvoir exécutif de l’Union
La réforme doit porter sur le pouvoir exécutif de l’Union en vue de mettre fin au déséquilibre entre les organes intergouvernementaux et l’organe panafricain ou la commission de l’Union.
Bicéphale, l’exécutif de l’Union doit être composé d’une part de deux organes intergouvernementaux, à savoir la Conférence de l’Union (Chefs d’Etat et de gouvernement) et le Conseil Exécutif (Ministres des affaires étrangères et autres) ; d’autre part d’un organe supranational ou la nouvelle Commission de l’Union.
La Conférence de l’Union est l’organe suprême du pouvoir exécutif de l’Union (article 6). Elle détient les compétences décisionnelles très larges (article 9), notamment pour définir les politiques communes de l’Union ; assurer le contrôle de la mise en œuvre des politiques et décisions de l’Union et veiller à leur application par tous les Etats membres ; adopter le budget de l’Union ; donner des directives au Conseil exécutif sur la gestion des conflits, des situations de guerre et autres situations d’urgence ainsi que sur la restauration de la paix ; nommer et mettre fin aux fonctions des juges de la Cour de justice ; nommer le Président, le ou les vice-Présidents et les commissaires de la Commission et déterminer leurs fonctions et leurs mandats ; créer tout organe de l’Union ; examiner les demandes d’adhésion à l’Union; recevoir, examiner et prendre les décisions sur les rapports et les recommandations des autres organes de l’Union et prendre les décisions à ce sujet.
Quant au Conseil exécutif, il devra exercer les compétences liées à la préparation, à l’organisation, à la coordination de l’ordre du jour des sommets des chefs d’Etats et des gouvernements, en tant que structure intergouvernementale.
En outre, il doit être chargé de la coordination des activités du Comité des représentants permanents (article 21) dont la mission est de préparer les travaux du Conseil exécutif et d’agir sur ses instructions.
En revanche, les compétences et les responsabilités de la Commission de l’Union doivent être modifiées et redéfinis de fond en comble, en vertu du principe de rationalisation du pouvoir exécutif de l’Union.
En vertu de ce principe, en effet, la Commission de l’Union doit porter, dorénavant, le nom de « gouvernement de l’Union » dont la mission est d’assurer la coordination et l’exécution des politiques de l’Union arrêtées par la Conférence de l’Union.
A ce titre, le gouvernement de l’Union doit être un organe supranational, chargé de rôle de gardien de l’acte constitutif de l’Union et autres traités y afférents. Ses décisions doivent s’imposer aux Etats membres, notamment dans les domaines visés par l’article 13 (commerce extérieur, énergie, industrie, ressources minérales, alimentation, agriculture, ressources animales, élevage et forêts, ressource en eau et irrigation, environnement, transport, assurance, communication, éducation, science et technologie, sécurité sociale, nationalité etc.). L’enjeu de cette réforme est à terme, la gouvernabilité du continent en tant qu’acteur de la globalisation.
Dans ce même ordre d’idées, le gouvernement de l’Union doit partager le droit d’initiative des lois africaines avec la Conférence de l’Union et le Parlement panafricain.
Dès lors, le Président et les vice-présidents de la commission doivent porter le nom de « chef du gouvernement et Chefs de gouvernement adjoints de l’Union », avec autorité aussi bien sur les comités techniques spécialisés, qui feront office des directions générales ministérielles animées par les hauts fonctionnaires de l’Union que sur le Conseil économique, social et culturel (article 22), composé des représentants des différentes couches socioprofessionnelles des Etats membres de l’Union, notamment les entrepreneurs patrons des PME et des PMI, des associations et ONG).
Désormais, les Commissaires de la Commission porteront le nom de « ministres de l’Union », nommés en fonction de leur compétence et dévouement à la cause africaine, en raison 3 ministres par sous-région, selon le principe de rotation par ordre alphabétique.
2) Propositions pour la réforme du pouvoir législatif de l’Union
Le Parlement panafricain a pour mission d’assurer la pleine participation des peuples africains au développement et à l’intégration économique du continent (article 17). En outre, il doit promouvoir, par la loi africaine qu’elle édicte, les droits de l’homme, la paix et la sécurité régionale, la bonne gouvernance, la mise en œuvre effective des objectifs et des principes de l’Union.
Outre le pouvoir d’initiative des lois africaines qu’il doit partager avec la Conférence de l’Union et le gouvernement de l’Union, le Parlement panafricain doit être doté d’un pouvoir de contrôle de la politique de gouvernement de l’Union et de vote de budget de l’Union.
Pour accomplir cette fonction, le Parlement panafricain doit être un organe permanent et non un organe consultatif d’une part ; son mode de désignation doit être démocratique et refléter les courants d’opinion des Parlements nationaux, en attendant l’élection au suffrage universel.
3) Propositions pour la réforme du pouvoir judiciaire de l’Union
L’enjeu de la création de deux juridictions, à savoir la Cour de justice de l’Union (article 18), et la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (2004) est double : primo, faire de l’Union africaine une communauté de droit, c’est-à-dire un espace juridique de protection et de promotion des droits de l’homme, des droits du citoyen (droits civils et politiques), des droits des peuples, des droits économiques, sociaux et culturels, de droit à la paix et à l’environnement sain et de lutte contre l’impunité.
En plus des principes d’indépendance des juges (article 13) et d’imposition aux Etats membres des décisions de la Cour de l’Union en matière d’interprétation et d’application de l’Acte constitutif (article 38) consacrés par le Protocole de Maputo (11 juillet 2003), la réforme doit conférer à la Cour de l’Union la compétence universelle pour juger les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide conformément à l’article 4 point h de l’Acte constitutif de l’Union africaine.
C’est ici qu’il sied de rendre un hommage appuyé aux dirigeants africains pour avoir eu l’audace, de créer le droit d’ingérence humanitaire alors que l’idée généreuse développée et propagée par des militants dévoués tels que M.Bettati et M.Kouchner ne constitue pas un droit. A ce jour, ni l’ONU, ni l’OTAN, ni aucune autre organisation intergouvernementale n’est allée si loin.
4) L’impact du gouvernement de l’Union sur la souveraineté des Etats membres
In fine, le gouvernement de l’Union doit à relever un défi : celui de prouver par les actes, la capacité de l’Union africaine à garantir la gestion commune des souverainetés des Etats membres, dans les secteurs où, pris individuellement, ces derniers ne disposent pas d’une masse critique nécessaire pour agir, au nom du principe selon lequel « l’union fait la force », dit la sagesse populaire.
Dès lors, il est inconséquent de parler soit de transfert des souverainetés, soit d’abandon des souverainetés. Car, à travers le gouvernement de l’Union, ce sont les Etats membres qui décident librement pour créer des biens publics régionaux. Il s’agit de gestion commune des souverainetés, dans les domaines bien spécifiques.
Et ce, d’autant plus que le concept de souveraineté est incertain, en ce début du 21ème siècle, l’histoire récente ayant démontré sa fragilité. Non seulement la souveraineté ne se confond plus avec une transcendance qui doit par définition, s’élever au-dessus des équivoques, des doutes et des malentendus : puissance ultime, absolue et pérenne, pièce maîtresse de l’idéologie autorisant tout Etat à devenir l’acteur exclusif de la scène internationale officielle. Par ailleurs, nombre des « souverainetés déchues » ou violées en Afrique, plaide pour le réalisme dans la jungle des relations internationales où règne encore la loi du plus fort.
Dès lors, la souveraineté doit être appréhendée au sens stratégique de capacité de faire, faire faire, interdire de faire, selon le contexte, l’histoire, les acteurs, les intérêts, le rapport des forces en présence.
Ainsi, la souveraineté s’accommode bien avec le discours de revendication, de dissimulation ou de l’action, de la reconnaissance par un tiers de la pluralité des sens et de la diversité des visions du monde et de la société.
La gestion commune des souverainetés dote les institutions qui en sont dépositaires de plusieurs compétences territoriale, personnelle, patrimoniale, fédérale, confédérale, l’enjeu étant d’exercer l’agir sur l’agir de l’autre, pour modifier une conduite ou trouver une solution au problème commun à plusieurs Etats.
3. Identification des ressources additionnelles pour financer le développement et les activités du « gouvernement de l’Union »
Au moment où sonne le glas de l’OUA, à la crête de l’année 2001, celle-ci est déjà rongée par un déficit de 50 millions de dollars dus au non-paiement des cotisations des Etats membres.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la situation des cotisations des Etats membres de l’Union africaine n’est guère reluisante, à l’heure où l’on entonne l’hymne des « Etats-Unis d’Afrique ».
C’est pourquoi, outre le renforcement des sanctions prévues contre les Etats « mauvais payeurs » que nous proposons, notamment la possibilité de voir la réforme transformer le non-paiement des cotisations des Etats membres en délit, soumis à la Cour de justice de l’Union à la fin de chaque exercice budgétaire annuel, en vue de recouvrement par voie judiciaire des moyens de survie du « gouvernement de l’Union », deux pistes nouvelles peuvent être ouvertes à l’Union, en vue d’améliorer sa capacité d’extraction des ressources : -
- Primo, obtenir des communautés économiques régionales qu’elles participent au financement des projets bien ciblés du « gouvernement de l’Union ». Et ce, au prorata fixé de commun accord avec ces organisations.
- Secundo, obtenir des institutions financières de l’Union, une participation financière aux programmes ciblés du gouvernement de l’Union.
En effet, faute d’avoir profité de la période postcoloniale pour rompre avec la logique de l’économie coloniale dite l’économie des comptoirs et s’industrialiser dans tous les secteurs vitaux, à l’instar des pays d’Asie, l’Afrique aborde la mondialisation avec un handicap de taille : le sous-développement chronique de son économie fondée sur le matières premières brutes non consommées sur place et vouées à l’exportation, avec à la clef, la détérioration récurrente des termes de l’échange.
Dans ces conditions, l’industrialisation de l’Afrique, qui est la condition sine qua non de sa renaissance en ce début du 21ème siècle, devra se faire dans la mondialisation, sous le règne du multilatéralisme, c’est-à-dire le démantèlement complet des barrières douanières et autres barrières non tarifaires.
Tel est le défi herculéen que l’Afrique doit relever. S’en donnera-t-elle les moyens ? Le « gouvernement de l‘Union » peut en être un.
Car la vieille approche d’intégration régionale, fondée sur les produits de substitution à l’industrie coloniale, sans capitaux, sans technologie, sans savoir-faire, sans marché (intérieur et extérieur), sans Etat au sens de l’entreprise politique mise au service de l’intérêt général et de la créativité des richesses, a lamentablement échoué, au point qu’en lieu et place de l’intégration régionale, le terme en vogue en Afrique est « les regroupements régionaux ».
Dos au mur, le « gouvernement de l’Union » doit piloter le projet d’industrialisation de l’Afrique sans rechigner. A condition, bien entendu, d’épouser la logique de guerre portée par la mondialisation et se doter de la capacité d’anticipation, d’innovation et de compétitivité, c’est-à-dire se battre jour et nuit pour créer les richesses et les redistribuer équitablement et abandonner les chimères de l’idée d’aide. En effet, les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts.
La pénurie autant que la misère ne se partage pas. Il faut repenser de fond en comble la conception africaine de l’intégration régionale, à la lumière des réalités d’aujourd’hui et non pas d’hier, le logiciel économique du monde ayant changé. Certes la bataille est dure, mais elle vaut la peine d’être menée avec lucidité et détermination
Quant aux institutions financières prévues par la charte de l’Union africaine, notamment la Banque centrale africaine, le Fonds monétaire africain, la Banque africaine d’investissement, elles constituent la clef de voûte de la crédibilité de l’ambition de gouvernement de l’Union, car qui dit la fin dit les moyens.
L’Afrique se ridiculiserait encore, si elle ne se dotait pas d’une capacité financière propre, à la hauteur du défi, c’est-à-dire en comptant d’abord sur ses propres forces.
Que conclure ?
Après avoir scruté et décanté l’horizon du gouvernement de l’Union africaine, il y a lieu de dire que les deux modèles de « gouvernance de l’Union » sont complémentaires.
Le modèle de gouvernance régionale par une organisation supranationale est une perspective réaliste pour incarner l’idée de « gouvernance régionale » dans la mesure où la structure actuelle de l’Union, ses objectifs et ses principes s’y prêtent.
Quant à la gouvernance régionale par l’Etat multinational, il est prématuré de l’envisager comme alternative à cour terme, à cause de la faillite de la science politique africaniste sur le statut théorique de l’Etat africain .
Néanmoins, le modèle de l’Etat de plusieurs peuples est un type idéal, au sens wébérien du terme, qui vaut sn pesant d’or comme d’inventivité pour une sociologie politique et juridique de l’Etat africain, dans le futur.
A condition, bien entendu, que les leaders politiques africains aient une vision stratégique et sentimentale du panafricanisme.



